Le Chartier embourbé

le chartier embourbe scaled

[intro] Le Phaéton d’une voiture à foin (Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin) De tout humain secours. C’était à la campagne (Près d’un certain canton de la basse Bretagne) Appelé Quimpercorentin. (On sait assez que le destin) Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage. (Dieu nous préserve du voyage !) Pour venir au Chartier embourbé dans ces lieux, (Le voilà qui déteste et jure de son mieux.) Pestant en sa fureur extrême (Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux,) Contre son char, contre lui-même. (Il invoque à la fin le Dieu dont les travaux) Sont si célèbres dans le monde : (Hercule, lui dit-il, aide-moi ; si ton dos) A porté la machine ronde, (Ton bras peut me tirer d’ici.) Sa prière étant faite, il entend dans la nue (Une voix qui lui parle ainsi 🙂 Hercule veut qu’on se remue, (Puis il aide les gens. Regarde d’où provient) L’achoppement qui te retient. (Ote d’autour de chaque roue) Ce malheureux mortier, cette maudite boue (Qui jusqu’à l’essieu les enduit.) Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit. (Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? – Oui, dit l’homme.) Or bien je vas t’aider, dit la voix : prends ton fouet. (Je l’ai pris. Qu’est ceci ? mon char marche à souhait.) Hercule en soit loué. Lors la voix : Tu vois comme (Tes chevaux aisément se sont tirés de là.) Aide-toi, le Ciel t’aidera. [end] Par Jean de la Fontaine

A propos de ce morceau

Aide-toi, le Ciel t’aidera

Il y a dans certaines fables de La Fontaine une vérité si dense, si charnelle, qu’elle résiste au temps comme une roue dans la boue résiste à l’effort. Le Chartier embourbé en est l’un des exemples les plus frappants : un homme seul, sa charrette enlisée, un chemin de Bretagne qui semble ne mener nulle part, et la tentation de tout abandonner aux mains d’un dieu distrait. Mais Hercule, dans sa sagesse, refuse de porter ce que l’homme peut soulever lui-même. Aide-toi, le Ciel t’aidera. La morale est simple. L’effort, lui, ne l’est jamais.

Une matière sonore travaillée à la main

C’est cette tension entre l’immobilité et le mouvement, entre l’appel au secours et l’acte concret, que Lovatine explore dans ce nouveau morceau. La musique électronique, dans ce qu’elle a de plus artisanal, n’est jamais très loin de la métaphore du chartier : on façonne, on ajuste, on retire ce qui bloque, on relance. Chaque couche sonore est ici une roue qu’il faut dégager, chaque texture un caillou qu’il faut briser avant que l’ensemble ne consente enfin à avancer.

Le Chartier embourbé déploie une atmosphère dense et patiente. Les sons s’accumulent lentement, comme un terrain gorgé d’eau, avant de laisser apparaître quelque chose de plus fluide, presque libéré. Il n’y a pas de triomphe fracassant dans ce morceau — seulement la satisfaction discrète du travail accompli, cette légèreté qui suit l’effort soutenu. L’électronique de Lovatine ne cherche pas à spectaculaire : elle creuse, elle insiste, elle finit par trouver le passage.

La fable comme boussole

En convoquant La Fontaine, Lovatine ne fait pas acte d’érudition. Il pointe quelque chose d’universel : la solitude face à l’obstacle, la tentation de déléguer ce qui nous appartient, et la découverte que le mouvement vient toujours de l’intérieur. La fable devient prétexte, et le morceau devient espace — un espace où chacun peut projeter ses propres ornières, ses propres boues, ses propres chevaux qui peinent.

Écoutez Le Chartier embourbé sur SoundCloud et laissez la roue tourner.

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